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COVID-19 et crise économique dans les pays de la région MENA : qu’en est-il de l’idée d’un revenu universel d’existence ?

L’actuelle crise du COVID-19 bouleverse nos systèmes sociaux-économiques et met brutalement en lumière les inégalités qui traversent notre monde. Quand le confinement a représenté pour certains une difficulté passagère, pour d’autres, il s’agit désormais d’une question de survie. Selon le directeur général de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), ce ne sont pas moins de 195 millions d’emplois à plein temps qui ont été perdus en trois mois à l’échelle mondiale. Pour les pays arabes seuls, on parle d’une perte de 5 millions d’emplois à plein temps, soit une baisse de 8,1%.

Il revient donc aujourd’hui aux Etats de trouver des solutions audacieuses qui aillent dans le sens du bien commun (environnemental comme sociétal). C’est pourquoi la question du revenu universel d’existence (RUE) est revenue ces dernières semaines sur le devant de l’actualité. L’ACHRS souhaitait donc vous livrer son analyse à ce sujet concernant plus particulièrement les pays de la région du Maghreb et du Moyen-Orient (MENA).

Alors, le revenu universel d’existence : nécessité absolue pour des sociétés plus durables ou douce utopie irréalisable ? Dressons d’abord le constat : la situation économique des pays de la région MENA était déjà précaire, voire très problématique pour certains, bien avant l’arrivée du coronavirus. La valeur de la livre libanaise est en chute libre depuis plusieurs mois, l’économie syrienne se trouve exsangue après une décennie de guerre civile, l’économie palestinienne survit difficilement grâce à la générosité de donateurs internationaux et les pays du Golfe voient leurs revenus issus du pétrole et du gaz chuter de manière drastique.

L’idée du RUE avait déjà été avancée ces dernières années, dans un contexte de progrès galopant des nouvelles technologies. Ces dernières nous permettent désormais de faire effectuer beaucoup de tâches par des machines, mais suppriment par là même de nombreux emplois. L’exemples des voitures automatiques aux Etats-Unis en est éloquent : avec la démocratisation de ce type de technologies, on estime que 100 000 emplois seraient créés dans l’ingénierie mais que 4 millions d’emplois non qualifiés seraient perdus (source : Arab News, https://www.arabnews.com/node/1649516). Si l’on ajoute à cela la crise du coronavirus qui a forcé des millions de travailleurs à faire cesser leur activité, il est clair qu’un filet de sécurité devient plus qu’indispensable.

Le RUE, loin d’être une idée nouvelle – Thomas Paine, l’un des pères fondateurs des Etats-Unis, en parlait déjà dans ses écrits au XVIIIe siècle – consiste dans le versement d’une somme d’argent, en espèces ou équivalent, aux individus dès leur majorité, et non au foyer dans son ensemble de façon indistincte. Cependant, cette simple définition ne suffit pas et si des Etats souhaitent le mettre en place, il faut encore répondre à une multitude de questions : quelle somme et serait-elle fixée ou laissée fluctuante selon l’état de l’économie, pour la population entière présente sur un territoire donnée (y compris les résidents étrangers) ou seulement aux nationaux de ce territoire, ou encore par quels financements ?

C’est la question épineuse que pose cet enjeu. Certains commentateurs sont sceptiques, notamment le Dr Osman Gulseven de l’Université Skyline, à Sharjah (EAU). Selon lui, la plupart des pays arabes – à l’exception des pays du Golfe – n’ont pas les réserves monétaires pour financer un tel dispositif et il ne leur sera pas possible de taxer davantage les classes moyennes, ni les ventes dans le commerce, au risque de freiner encore l’activité économique. Selon George Politis, conférencier en visite au Centre Costas Grammenos (Royaume-Uni), les économies du Moyen-Orient ont d’abord et avant tout besoin de revenir à une forme de « normalité » : des économies fonctionnelles, de la croissance et de la prospérité. Le RUE ne pourrait fonctionner, d’après lui, dans les marchés émergents qu’au travers d’un fond international ou régional. Enfin, selon l’OIT, le RUE représenterait un coût équivalent à 17,9% du PIB de la région MENA.

Mais toutes ces opinions restent bien sûr critiquables, d’autant plus compte tenu de la grande diversité des économies de la région (on ne peut définitivement pas parler de « marchés émergents » pour toutes). D’autres experts affirment que le RUE n’est pas seulement souhaitable pour les pays de la région MENA, mais aussi possible. Mais cela implique de profondes réformes économiques allant dans le sens d’une plus grande diversification économique (beaucoup de ces pays basent leur économie sur une ou deux ressources maximum), d’une croissance de long-terme ainsi que d’une mise au pas de la corruption, ce qui ne sera pas simple à atteindre.

Si l’on prend l’exemple des Etats-Unis, il serait possible de financer un revenu mensuel de 1 000$ à 300 millions d’Américains, ce qui représenterait 3,6 milliards de dollars par an. Pour replacer cette donnée en contexte, le budget fédéral américain en 2019 s’élevait à 4,4 milliards de dollars et représentait 21% du PIB. Dans ces conditions, un RUE serait finançable grâce à la suppression de certaines aides sociales et à la remise en place de taxes et impôts pour les plus fortunés (source : Arab News, https://www.arabnews.com/node/1649516).

Alors bien sûr, les caractéristiques de l’économie américaine ne sont pas comparables à celles des économies de la MENA. Un tel dispositif n’est pas envisageable dans l’immédiat et nécessite des changements structurels dans les économies de la région, comme mentionné plus haut. Néanmoins, la réflexion vaut la peine d’être posée afin de penser au monde que nous souhaitons pour demain. Que dire des travailleurs et travailleuses d’Iran, de Palestine ou encore d’Egypte qui se voient dans l’obligation d’arbitrer un cruel dilemme entre sécurité alimentaire et sanitaire de leur famille ? Que dire des nombreux travailleurs migrants des pays du Golfe qui verront leur situation se détériorer encore davantage si les revenus du pétrole continuent de chuter ? Que dire de tous ces gens qui travaillent dans le secteur informel, sans aucun filet de sécurité, qui voient leurs revenus drastiquement diminués par cette crise ? Le travail mérite-t-il vraiment de faire tous les sacrifices, y compris au mépris de ses droits les plus fondamentaux ?

Cette crise doit nous pousser à être exigeants et audacieux dans les réponses que nous lui apporterons.

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